Au nom des Palestiniens

Par Tariq Ramadan, le 30 décembre 2008.

Il est surprenant, et au fond révoltant, de voir combien, quand il s’agit des Palestiniens (et d’autres peuples, ndlr), nous manquons de mémoire et de mises en perspective. Alors que la conscience juive appelle, avec juste raison, tous les pouvoirs et tous les citoyens du monde à un constant travail de mémoire pour ne pas oublier les atrocités, les massacres et les génocides du passé, voilà que nous sommes invités à des évaluations instantanées et sans perspectives quand il s’agit de la politique de l’État d’Israël (Pourquoi mélanger indistinctement le judaïsme, la Shoah et l’État d’Israël ?, ndlr). Ainsi, nous aurions affaire à deux belligérants de puissance égale et après six mois de trêve, un des deux acteurs du conflit (les Palestiniens) aurait donc rompu la trêve en lançant des rockets. L’agressé (Israël) n’aurait eu d’autre choix que de se défendre (après avoir tout tenté depuis plus de huit années face aux tirs incessant de centaines de roquettes par jour sur Israël, ndlr). C’est ce que vend au monde le pouvoir israélien et que relaient la majorité des médias occidentaux, soutenus par l’administration Bush et de nombreux gouvernements d’Europe (Il doit peut-être y avoir une raison plutôt que la thèse du complot ? ou l’idée d’un Protocole des Sages de Sion, ndlr). Les plus courageux (Et il y en a beaucoup, ndlr) osent à peine relever, avec maintes réserves de circonstance, une disproportion dans la « réaction israélienne ». Quel courage !

Quels mensonges surtout ! Cela fait des décennies – et bien avant l’arrivée au pouvoir de Hamas (Lire la Charte du groupe terroriste Hamas, ndlr) – que les Palestiniens voient leur dignité bafouée et leurs droits légitimes niés (et surtout leurs devoirs, tirés d’une mauvaise interprétation du Coran, de nuire à la vie des citoyens Israéliens, ndlr). Des accords de « paix » d’Oslo aux différentes négociations (et parfois compromissions), des multiples promesses aux mises en scène de retraits « médiatiques », les représentants palestiniens n’ont rien obtenu pour leur peuple (La faute uniquement aux gouvernements Israéliens ?, ndlr). Le gouvernement israélien, de gauche comme de droite, gagne du temps (Quel intérêt de gagner du temps lorsque, chaque jour, des centaines de roquettes s’abattent sur Israël ?, ndlr), ment (Le mensonge est une tare humaine, autant Palestinienne qu’Israélienne ou Française, ndlr), exécute sommairement des opposants (Sommairement ?, ndlr), compte pour rien, ou presque, les morts civils palestiniens (et israéliens, ndlr) (autant de dommages collatéraux à la sécurité d’Israël) alors qu’il continue à autoriser les colonies de peuplement (A la suite d’une guerre perdue, comme la France pour l’Alsace-Lorraine, le territoire conquit fait partie intégrante de l’état victorieux, d’autant plus que ce n’est pas Israël (ni la France) qui a déclaré la guerre, ndlr) et à pousser toujours plus loin sa politique du fait accompli. De nombreux experts, dont le rapporteur spécial des Nations Unies pour les Droits de l’Homme, Richard Falk, affirment que la politique israélienne ne respecte pas les conventions de Genève (Lire la Quatrième Convention de Genève, ndlr), et qu’elle est en train, dans les faits, de rendre impossible la solution des deux États.

Le gouvernement israélien a décidé la construction d’un mur qui (protège les Israéliens des attentats qui étaient presque quotidiens et, ndlr) enferme la population de Cisjordanie (en se moquant des décisions de l’Assemblée des Nations Unies) et a soumis la population de Gaza à un siège et à un embargo qui ont entraîné une situation de famine, une pénurie de médicaments et de soins, un chômage massif et un quotidien misérable et sans espérance (Pourtant, contrairement à l’Égypte, Israël à ouvert ses frontières pour les convois humanitaires. Mais pourquoi est-ce que la responsabilité en incombe uniquement à Israël et pas à l’Égypte ? Est-ce que le problème du chômage en France est du à l’Espagne ?, ndlr). Les associations humanitaires, venues du monde entier, se sont vues empêchées de travailler, de pourvoir aux besoins et de faire parvenir du matériel et des vivres (Quel matériel plus exactement ?, ndlr). En sus, il faut rappeler que la trêve du 19 juin au 19 décembre 2008 était soumise à des conditions : la levée du siège et de l’embargo de Gaza et l’ouverture partielle de la frontière avec l’Égypte. Aucune (ou presque, ndlr) condition n’a été respectée par Israël (l’Égypte et le Hamas, ndlr) et la population palestinienne a été livrée à un traitement inhumain depuis des années, des mois et des semaines. Il faudrait oublier ces réalités et voir justifiés les massacres de ces derniers jours !? Les Palestiniens (Le Hamas, ne mélangeons pas, ndlr) seraient responsables de leur sort parce que des rockets ont été envoyées depuis Gaza !? S’ajoutent aux absences de mémoire coupable (Des deux parties, ndlr), une perte du sens des proportions : le nombre de victimes israéliennes est à multiplier par cent, deux cents, trois cents par rapport aux civils palestiniens tués par les décisions officielles du gouvernement israélien (La concurrence victimaire est un outil audacieux qui a rendu acceptable par exemple l’échange de 5 soldats morts israéliens contre la libération de prison de plusieurs centaines de terroristes qui avaient pour certains, comme Samir Kuntar par exemple, une quantité incroyable de sang sur les mains, ndlr).

Ce dernier se moque des institutions et de la soi disant « communauté » internationales. Ce qui compte, désormais, c’est de s’assurer du soutien unilatéral des États-Unis et du silence complice des gouvernements européens. Un travail efficace de communication et de relais médiatiques (avec une dose de désinformation caractérisée) suffisent (Pas de désinformation palestinienne ?, ndlr), par ailleurs, au gouvernement israélien pour gagner du temps et soumettre une population d’un million et demi d’âmes (et quelques centaines de milliers d’extrémistes terroristes, ndlr) à un siège inhumain puis à un massacre insupportable (de terroristes, ndlr). Nous sommes tous réduits à l’état de spectateurs que la « neutralité » devrait sauver de la mauvaise conscience. D’autant que le cynisme est à son comble lorsque l’on sait que la mort des centaines de civils palestiniens est aussi liée aux calculs politiciens des leaders israéliens soucieux de montrer leur force et leur détermination avant les prochaines élections (La décrédibilisation de la riposte israélienne en la faisant passer pour une opération électoraliste est-elle une bonne chose pour le futur des palestiniens ?, ndlr). La déroute libanaise en août 2006 devait être rectifiée : qu’importe la vie des innocents, des enfants et des femmes palestiniens, puisque ce qui compte c’est de mobiliser les votants et gagner les élections. Opération réussie s’il en faut : 80% des Israéliens soutiennent les opérations meurtrières à Gaza. Effrayant (Normal si l’on se met à leur place: Imaginez Strasbourg ou Metz sous des centaines de roquettes par jour uniquement parce que des terroristes allemands n’ont toujours pas digéré la défaite d’une guerre qu’ils ont déclenché, ndlr) !

Peut-on encore espérer quelque chose de la « communauté internationale » des États et des gouvernements lorsque l’on observe comment ceux-ci réagissent en Orient comme en Occident. Le silence complice, l’hypocrisie, l’attentisme, voire le mépris pour la vie des Palestiniens que d’aucuns aimeraient voir disparaître en Jordanie, au Liban ou dans n’importe quels camps de réfugiés « temporairement définitifs ». Il est l’heure d’engager un mouvement international, global, de résistance non violente à la politique violente, et extrémiste, de l’État d’Israël. Il importe de mobiliser l’opinion publique (Pourquoi la manipulation médiatique est-elle monnaie courante ?, ndlr) en diffusant une information rigoureuse et permanente sur la situation de la population palestinienne, en multipliant les articles, les conférences et les manifestations de soutien au peuple palestinien tout en développant une meilleure synergie entre les efforts et les activités qui sont déjà menés par de nombreuses organisations à travers le monde. Les Palestiniens, nous le savons, ne céderont pas et continueront à défendre leurs droits légitimes sur le terrain et il importe que, à travers le monde, nous soutenions de façon déterminée et pacifique leur résistance (A ne pas confondre avec les résistants de 1933-1945, ndlr). Israël, contrairement aux apparences et à sa phénoménale puissance militaire, n’a de loin pas gagné ce conflit et sa société est traversée par des crises multiples et profondes. Il est urgent que l’État et la population d’Israël comprennent qu’il n’y a pour eux aucun avenir de sécurité, et simplement de survie, sans la reconnaissance des droits et de la dignité des Palestiniens (Qu’ils reconnaissent tous sans la nier, ndlr). Gagner du temps, s’aveugler, s’enfermer dans des opérations invraisemblables et d’horribles massacres ne garantit pas la victoire. Au contraire. Bien au contraire.

Tariq Ramadan

Tariq Ramadan

Tariq Saïd Ramadan est un intellectuel et universitaire suisse d’origine égyptienne né le 26 août 1962 à Genève. Son œuvre s’articule sur une réflexion philosophique et politique influencée par la religion musulmane. Ses écrits et déclarations sont très soigneusement observés. Tariq Ramadan est entre autres vivement critiqué par des intellectuels et hommes politiques français et organisations de droite comme de gauche. Lui sont reprochés un double langage, des ambiguïtés -notamment sur les droits des femmes- qui masqueraient son fondamentalisme, ou des propos antisémites (cf polémique sur les « nouveaux intellectuels communautaires »). Ses critiques vont de l’extrême-gauche à la droite : Lutte ouvrière, Bernard Cassen (Attac), Max Gallo, Manuel Valls (élu PS), Alexandre del Valle (UMP), des organisations féministes comme Pro-choix, etc.

Tariq Ramadan est défendu par d’autres personnalités, comme Vincent Geisser, Alain Gresh, l’abbé Pierre ou François Burgat qui estiment qu’il n’est ni sexiste, ni antisémite, ni islamiste. Le journaliste Ian Hamel dans un article paru sur le site oumma.com estime en janvier 2005 qu’il existe en France une campagne anti-Ramadan. Il explique également : « J’ai interrogé des spécialistes des services secrets français, des hauts fonctionnaires du ministère de l’Intérieur, ils sont tous unanimes pour dire que Tariq Ramadan n’est pas Frère musulman, encore moins leur grand chef pour l’Europe. » Cela n’a pas empêché Tariq Ramadan de critiquer vivement la biographie que Ian Hamel lui avait consacré, reprochant notamment au journaliste de qualifier les frères musulmans « d’idéologie totalitaire ». Persona non grata en France, Tariq Ramadan est un interlocuteur régulier des autorités britanniques ou néerlandaises.

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