Interview de Pierre-André Taguieff

« La Judéophobie des Modernes » ( Editions Odile Jacob. 35 euros ) s’appuie sur une documentation considérable pour montrer comment cette judéophobie fonctionne sur la base de récits d’accusation dans lesquels les Juifs sont déshumanisés. Historien des idées, philosophe et politologue, Pierre-André Taguieff est directeur de recherche au CNRS. Il est l’auteur de nombreux ouvrages dont La Force du préjugé et Prêcheurs de haine.

Qu’appelez-vous la judéophobie des modernes ? Quelle différence avec l’antisémitisme, un terme que vous considérez comme équivoque ?

Pierre-André Taguieff : Par le mot « judéophobie », employé comme terme générique, je désigne, dans ce livre comme dans mes publications antérieures, l’ensemble des formes historiques prises par la haine des Juifs, et plus largement par toutes les passions, croyances et conduites antijuives dont les manifestations furent (et sont) les violences, physiques ou symboliques, subies par le peuple juif. Le mot « antijudaïsme » présente l’inconvénient de suggérer que la haine des Juifs (Judenhass, Jew-hatred) se fonde sur des raisons exclusivement religieuses. On oublie trop souvent que le mot « antisémitisme » est de création relativement récente et qu’il est dû à un auteur à la fois antijuif et raciste. En forgeant en 1879 le terme Antisemitismus, l’idéologue raciste de langue allemande Wilhelm Marr voulait clairement distinguer son combat contre les Juifs du vieil antijudaïsme chrétien. Or, ce terme est doublement mal formé. D’abord parce qu’il semble renvoyer autant aux Juifs qu’aux Arabes alors qu’il ne s’applique, dans ses usages idéologico-politiques, qu’aux Juifs. Ensuite en raison de son usage raciologique du terme « Sémite(s) », en tant que dénomination de l’ennemi collectif à combattre (« anti-sémite », « anti-Sémite »), en référence aux doctrines raciales fondées sur l’opposition « Aryens/Sémites ».

Or, la catégorie marquée par le terme « sémite » n’a de sens déterminable que pour désigner une famille de langues (dites sémitiques). Lorsqu’on passe d’un usage philologique ou linguistique du mot « sémite » à un usage raciologique du même mot, on commet une erreur de catégorie, en alimentant une dangereuse confusion entre l’ordre de la « langue » et celui de la « race ». Des auteurs aussi perspicaces que Bernard Lazare et Léon Poliakov ont regretté qu’un néologisme aussi mal formé qu’« antisémitisme » se fut imposé en tant que terme générique s’appliquant aux diverses configurations antijuives observables dans l’histoire. Par le mot « antisémitisme », stricto sensu, on devrait ne désigner que la variété raciste de la judéophobie moderne, ou la forme racialiste de l’antijudaïsme sécularisé, telle qu’elle est passée au politique en s’intégrant dans le nationalisme à la fois culturel et politique du dernier tiers du XIXe siècle. Sa manifestation la plus extrême a été représentée par l’antisémitisme génocidaire du régime hitlérien. Dans la période post-nazie, l’antisémitisme au sens strict du terme relève d’un phénomène de survivance, aussi choquantes que puissent être certaines de ses résurgences (bandes néo-nazies, skinheads, etc.).

Au cours des quarante dernières années du XXème siècle, l’image négative du juif a, selon vous, subi, une double métamorphose. De quoi s’agit-il ?

PAT. Au cours des quarante dernières années du XXème siècle, l’image négative des Juifs a en effet subi une double métamorphose. Tout d’abord, alors qu’ils avaient été longtemps stigmatisés en Occident comme « Asiatiques », « Orientaux » ou « Sémites », les Juifs, dans le contexte d’une globalisation chaotique, sont désormais dénoncés et rejetés en tant qu’Occidentaux, tels qu’ils sont vus par leurs ennemis : dominateurs, oppresseurs et impérialistes. Ensuite, alors qu’ils avaient été stigmatisés, notamment par les nationalistes européens du XIXe siècle, comme des « nomades » par nature, des « sans patrie » voués à l’errance, les Juifs, aux yeux de leurs ennemis, sont devenus des « sionistes », c’est-à-dire des nationalistes, à ce titre hautement condamnables par tous ceux qui s’imaginent qu’un monde sans frontières est à la fois possible et souhaitable. Ce qui était au cœur de l’antisémitisme au sens strict du terme, c’était le refus de la présence des Juifs au sein de la nation. Ce qui fonde l’antisionisme radical, élaboré après la Seconde Guerre mondiale et la création de l’État d’Israël, c’est le refus de reconnaître aux Juifs le droit de se constituer en nation. Le Juif est donc passé du statut répulsif de l’Asiatique inquiétant à celui de l’Occidental arrogant, en même temps que, de menace universelle pour toute nation, le peuple juif devenait la nation menaçant la paix universelle.

Dans le nouveau discours judéophobe, « sioniste » et « Israël » fonctionnent comme les noms du Diable. Il ne s’agit plus de chasser les Juifs des pays européens, mais d’éliminer cette « anomalie » qu’est l’État d’Israël, figure de la mauvaise « différence », pour en finir avec « le sionisme », incarnation du Mal. Dans la longue histoire de la judéophobie, l’antisionisme radical marque l’entrée dans un nouveau régime de diabolisation, lequel se présente sous deux figures : l’une, d’inspiration principalement religieuse, est portée notamment par l’islamisme jihadiste ; l’autre, d’inspiration politique, se rencontre dans le discours « anti-impérialiste » élaboré au cours des « luttes de libération » sur la base de l’idéologie marxiste-léniniste, qui se survit en lui.

Vous évoquez au début de votre livre ce que vous appelez « la jihadisation des esprits ». Qu’entendez-vous par cette formule ?

PAT. Deux processus distincts. D’une part, la tendance, au sein de l’Oumma (la communauté mondiale des musulmans) et sous l’impulsion des islamistes radicaux, à ériger le Jihad en sixième pilier de l’islam, ce qui est une hérésie au regard de la tradition musulmane. Selon l’idéologie islamiste, un bon musulman doit donc pratiquer le Jihad contre diverses catégories d’ennemis, les principaux étant les Américains (et plus largement les Occidentaux) et les Juifs). Mais à cette jihadisation des esprits musulmans s’ajoute une jihadisation des luttes menées en Occident, par des Occidentaux, contre « la mondialisation », « l’impérialisme américain » ou « sioniste ». La lutte des classes au niveau international prend de plus en plus l’allure d’une « guerre sainte » contre les nouvelles incarnations du Diable que sont les États-Unis et Israël. Telle est la dernière métamorphose en date du vieil anticapitalisme révolutionnaire. L’islamisme jihadiste représente une source d’inspiration, voire un modèle normatif, pour les révolutionnaires du XXIème siècle. Les ex-communistes privés de leurs convictions marxistes auront eu leur « divine surprise » : des réseaux terroristes composés de fanatiques et dirigés par d’autres fanatiques pouvaient tenir tête aux puissances « impérialistes », en Afghanistan, au Liban ou en Irak.

Qu’est-ce qui explique le fait que la Grande-Bretagne, les Pays-Bas et le Canada soient parmi les pays occidentaux touchés par ce que vous appelez « une islamisation fondamentaliste intense » ?

PAT. Le principal facteur de l’islamisation des nations occidentales est l’institutionnalisation du multiculturalisme, qui va de pair avec l’affaiblissement de la laïcité. Le multiculturalisme comme système sociopolitique fait surgir une société multicommunautariste dans laquelle les entrepreneurs idéologiques d’obédience islamiste (qu’ils soient fondamentalistes ou jihadistes, « modérés » ou extrémistes) sont comme poissons dans l’eau. Ils y peuvent librement, protégés par la loi, organiser leurs réseaux d’entraide, étendre le champ de leur propagande, multiplier les provocations destinées à tester la capacité de résistance des sociétés d’accueil, voire, pour les extrémistes, à préparer des attentats. C’est seulement vers le milieu des années 2000, après la vague d’attentats islamistes inaugurée par les attaques du 11 septembre 2001, que le multiculturalisme a été mis en cause par un certain nombre d’experts et de responsables politiques, notamment en Grande-Bretagne et aux Pays-Bas.

N’est-ce pas excessif de considérer, comme vous le faites, que la haine de l’Occident semble n’être qu’une extension de la haine des juifs ?

PAT. J’analyse plutôt une réaction circulaire entre les grandes haines. D’une part, les Juifs ayant été totalement occidentalisés dans le regard de leurs ennemis, ils peuvent jouer le rôle d’une figure de l’Occident, à la fois la plus représentative et la plus répulsive. D’autre part, l’Occident étant perçu et dénoncé comme « judaïsé » (on disait « enjuivé », on dit « sionisé »), soumis à la domination juive/sioniste, imprégné par les valeurs juives/sionistes, il peut être reconstruit sur la base des thèmes d’accusation judéophobes : un Occident judéo-sionisé est plus répulsif, notamment dans certains milieux arabo-musulmans, qu’un Occident simplement capitaliste, impérialiste ou néo-libéral.

Vous écrivez : « Nombreux sont les intellectuels néo-gauchistes d’origine juive, aux États-Unis et dans les pays d’Europe de l’Ouest qui pratiquent de façon active la haine de soi, notamment en pactisant avec les ennemis absolus d’Israël ». Comment expliquez-vous cette haine de soi ?

PAT. C’est une notion qui n’a qu’une valeur descriptive : elle n’explique rien. Elle fait signe vers un ensemble d’interrogations. Il s’agit d’un constat, qui conduit logiquement à s’interroger sur l’identité juive. Vaste problème ! On peut avancer la logique de l’intérêt personnel, ou celle de l’identification passionnelle avec l’ennemi. Il reste à tester les hypothèses sur les diverses trajectoires de ces intellectuels « nés juifs » qui, après s’être rebellés contre la « prison juive » (expression de Jean Daniel), sont insensiblement devenus « non-juifs », puis « anti-juifs », d’une façon explicite (cas plutôt rares aujourd’hui) ou non (soit la plupart des cas observables). Aux États-Unis, le « progressiste » Noam Chomsky et son disciple Norman G. Finkelstein, antisionistes radicaux qui n’ont pas hésité à faire un bout de chemin avec les milieux négationnistes, illustrent fort bien la catégorie. Mais le phénomène n’est pas nouveau. Comme tout peuple, le peuple juif a ses renégats et ses traîtres.

Comment expliquez-vous l’américanophobie d’un Jean Ziegler – désormais proche du négationnisme de Roger Garaudy – et d’un Emmanuel Todd ?

PAT. L’antiaméricanisme rabique de nombreux intellectuels contemporains représente, dans la plupart des cas, ce qui reste de leur foi communiste ou de leur marxisme de jeunesse. Il est inséparable de leur antisionisme radical. C’est là leur manière, toute fantasmatique, de rester révolutionnaires. Il leur suffit de dénoncer litaniquement les méfaits des « nouveaux maîtres du monde » en faisant l’éloge des bons et malheureux « peuples ». La vision marxiste de la lutte des classes se métamorphose ainsi en une vision mi-conspirationniste, mi-populiste, opposant « ceux d’en haut » (les méchants qui complotent) et « ceux d’en bas » (les victimes innocentes qui souffrent). Ces intellectuels engagés pensent désormais la politique en termes hyper-moraux, dans une perspective manichéenne. Ce populisme diabolisateur est une manière de se donner une identité « de gauche », dans un contexte politico-intellectuel où, privée de son pôle de structuration – l’utopie communiste -, la gauche est devenue indéfinissable. Elle a perdu jusqu’à son principal drapeau idéologique, l’idée de progrès, qui lui avait longtemps permis de se démarquer clairement de la droite. Car la droite libérale lui a confisqué le thème du « mouvement », du « changement », de la « réforme » perpétuelle. Avec le couple formé par l’antisionisme radical et l’américanophobie, nombreux sont les intellectuels qui se donnent aujourd’hui une identité militante de substitution. Car la posture de gauche, même floue, reste valorisée positivement.

Selon vous, « l’universalisme des Lumières ne constitue pas l’arme absolue contre les passions antijuives ». Que reste-t-il alors ?

PAT. Si le recours à l’universalisme des Lumières ne constitue pas « l’arme absolue », il peut néanmoins rendre des services dans certaines situations. Par exemple, face à l’islamisme radical qui dénonce la laïcité comme un « poison judéo-maçonnique », on peut prendre appui sur l’exigence d’universalité portée par le principe de laïcité, principe de séparation des pouvoirs temporel et spirituel, héritage des Lumières. Mais il est contreproductif de s’attaquer à la judéophobie islamiste contemporaine sur la base d’un retour à l’athéisme militant de certains penseurs des Lumières, dont la critique antireligieuse a nourri la judéophobie moderne (pensez au baron d’Holbach). Quant au déiste Voltaire, penseur de la « tolérance » et inventeur de l’anti-judéo-christianisme moderne, il est fort mal placé pour nous donner des leçons de judéophilie. Ceux qui veulent combattre la représentation conspirationniste des Juifs ou des « judéo-croisés » que diffuse Al-Qaida, ont tout à perdre à se réclamer d’un polémiste antijuif qui s’attaquait avec une extrême virulence aux Juifs, qu’il accusait d’être les instigateurs de l’intolérance religieuse, comme en témoigne l’article « Juifs » du Dictionnaire philosophique : « Vous ne trouverez en eux qu’un peuple ignorant et barbare, qui joint depuis longtemps la plus sordide avarice à la plus détestable superstition et la plus invincible haine pour tous les peuples qui les tolèrent et les enrichissent. Il ne faut pourtant pas les brûler. »

Qu’est-ce que l’historien que vous êtes répond à la question de savoir comment ces représentations antijuives aient pu persister depuis tant de siècles ?

PAT. C’est l’un des plus épineux problèmes qui se posent à tous ceux – philosophes, anthropologues, sociologues ou historiens – qui se sont aventurés dans l’exploration de ce que Robert Wistrich a justement appelé « la haine la plus longue ». Je fais l’hypothèse que la judéophobie antique aurait pu prendre la figure d’une xénophobie parmi d’autres, si elle n’avait pas été intégrée et reformulée dans la doctrine chrétienne, qui lui a donné une assise théologique et, sous cette forme élaborée, lui a permis de se diffuser universellement. Le conflit de l’Église et de la Synagogue n’a pas empêché l’histoire de l’Occident de se constituer comme une histoire de l’Occident judéo-chrétien. Et, du fait de la centralité de l’histoire d’Israël pour les chrétiens (qui se voulaient le « vrai Israël », Verus Israel), les vieux thèmes d’accusation contre les Juifs et le judaïsme ont été indéfiniment recyclés, y compris dans le monde moderne en cours de déchristianisation, où, depuis la fin du XVIIIème siècle, se sont multipliées les formes sécularisées de judéophobie, liées aux grandes idéologies politiques (nationalisme, socialisme, etc.). La dernière étape de la longue transmission des représentations antijuives aura été celle de leur mondialisation. Les thèmes et les récits judéophobes ont fait l’objet d’une diffusion internationale, pour constituer une sorte de capital idéologique universellement partagé ou partageable.

L’hypothèse que vous développez est que nous nous trouvons aujourd’hui en présence d’une configuration mythique et que ce récit mythique répond forcément à une demande sociale. Expliquez-nous !

PAT. Prenons la dénonciation contemporaine du « complot américano-sioniste ». Je fais l’hypothèse que, devant la complexité croissante des sociétés contemporaines, qui sont aussi des sociétés techno-scientifiques valorisant la connaissance, la demande de savoir est accélérée par un double sentiment d’ignorance et d’impuissance. Aujourd’hui, avec l’évolution chaotique liée à la mondialisation, l’obscurité semble s’accroître avec l’incertitude, laquelle provoque le désarroi et nourrit des angoisses. Face à des évolutions devenues inintelligibles, le mythe complotiste rassure en fournissant des réponses simples. La croyance au complot donne l’illusion d’expliquer ou de pouvoir expliquer certains événements paraissant incompréhensibles. C’est là sa fonction principale. La grande « utilité » de la « théorie du complot » est de répondre à une demande sociale. Croire au complot, c’est se mettre en mesure de donner du sens à ce qui en paraît dépourvu, et qui inquiète. Le simplisme des explications complotistes constitue une bouée de sauvetage pour les « paumés » de la mondialisation. Les théories complotistes font partie des théories à la fois simples, fausses et utiles. Utiles parce que répondant à une demande sociale qu’elles satisfont, elles sont imperméables à la pensée critique. Elles procurent l’illusion, par la révélation des terribles secrets censés porter l’Histoire, d’en devenir les maîtres. La politique n’est toujours pas sortie de l’âge du mythe.

Pourquoi les élites politiques et médiatiques en France se montrent-elles particulièrement anti-israéliennes ?

PAT. Il faut tenir compte de trois facteurs. Tout d’abord, une grande partie des élites occidentales s’est convertie depuis les années 1980 à la vision d’un nouvel avenir radieux : celui de la société post-nationale, ou de la « démocratie cosmopolite », impliquant la disparition progressive des États-nations, considérés comme de déplorables survivances. Or, Israël est un État-nation démocratique, caractérisé même par sa démocratie forte. Il incarne l’exception gênante. Son existence même est perçue comme un scandale. Ensuite, Israël, grande puissance régionale, est jumelé avec les États-Unis, l’hyper-puissance mondiale, pour faire l’objet d’une même dénonciation, sur l’air de l’anti-impérialisme. Et l’on sait combien l’anti-américanisme est enraciné en France. Le populisme misérabiliste ambiant pousse à la haine de la puissance, sur la base d’un amalgame polémique : « puissance = injustice » (comme si les « faibles » étaient nécessairement « justes » !). Enfin, les élites françaises ont intériorisé la position prise par le général de Gaulle en novembre 1967, après la guerre des Six Jours : un anti-israélisme virulent lié à un parti pris pro-arabe.

Vous mettez en cause la faiblesse et la pusillanimité de la communauté internationale et de l’Europe au premier chef qui, aujourd’hui, renforcent le camp des ennemis de l’Occident démocratique…

PAT. Les pays occidentaux sont aujourd’hui confrontés comme jamais au terrorisme islamiste d’Al-Qaida et aux menaces d’États islamo-terroristes (l’Iran au premier chef). L’attitude frileuse des élites européennes face aux mobilisations violentes lancées par les milieux islamistes exploitant le malaise provoqué par la publication des caricatures de Mahomet, montre que s’est insensiblement imposée la logique « plutôt verts que morts ». On connaît les faiblesses des démocraties pluralistes face à leurs ennemis les plus résolus, qu’elles refusent de reconnaître comme tels. La sous-estimation de l’ennemi est l’opium des sociétés démocratiques opulentes. Ces dernières rêvent de n’avoir pas d’ennemis, ou, à défaut, d’avoir des ennemis tolérables. Mais la tolérance n’est pas une politique, a fortiori au plan international. Ma crainte est qu’un esprit néo-munichois s’installe dans notre Europe vieillissante. On peut craindre la double montée en puissance du courant neutraliste européen et du parti de la capitulation devant le terrorisme islamique, fêtant leurs fiançailles sur les ruines des liens transatlantiques et l’abandon d’Israël.

À vous lire, on ressent un sentiment qui ressemble à de la désespérance. On se demande naturellement « que faire » ? C’est aussi la question que vous vous posez aux dernières lignes de votre ouvrage sans que l’on y trouve en vérité une réponse claire.

PAT. Poliakov rappelait volontiers, à ceux qui le questionnaient sur l’avenir, que les historiens ne sont pas des prophètes. J’ajouterai que les historiens, et plus largement les chercheurs en sciences sociales, n’ont pas non plus à jouer aux hommes politiques, en offrant aux citoyens des programmes d’action. Ils doivent rester dans l’ordre du savoir, et s’employer à combattre les idées fausses et à dissiper les illusions.

La haine la plus longue est peut-être une haine sans fin. Étudier les passions judéophobes, c’est en découvrir le caractère répétitif et la force dévastatrice. Je ne suis pas pessimiste en ce sens que je ne pense pas que, face à la haine des Juifs, il n’y a rien à faire. Mais j’ai abandonné depuis longtemps les illusions « progressistes » de l’antiracisme triomphant des lendemains du procès de Nuremberg, fondé sur la croyance naïve qu’après le grand massacre des Juifs d’Europe, l’humanité était entrée dans un âge où nul n’oserait plus s’attaquer aux Juifs en tant que Juifs.

Or, ces derniers sont toujours menacés dans plusieurs parties du monde. Et sous de nouveaux prétextes, au nom de nouveaux discours de légitimation. Non plus au nom du nationalisme, mais au nom de l’anti-nationalisme, de l’internationalisme ou de l’alter-mondialisme ; non plus au nom du racisme, mais au nom de l’antiracisme (!) ; non plus au nom de la civilisation chrétienne, mais au nom de l’islam ; non plus en tant qu’orientaux, mais en tant qu’occidentaux. Face aux passions antijuives, qui viennent de loin et se singularisent par leur haute intensité, on ne peut guère que construire des digues. Vouloir les contenir est raisonnable. Prétendre les éradiquer relève jusqu’à nouvel ordre de l’utopie. Il est préférable de vivre les yeux ouverts.

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