La Durbanisation des esprits

Par Jacques Tarnero, sociologue et chercheur au CNRS, à propos de la conférence de Durban I.

Une conférence détournée de son objet

L’été 2001, une conférence des Nations Unies devait à Durban (Afrique du Sud) faire le point sur l’actualité du racisme et en explorer le passé. Cette conférence a été l’occasion du plus vaste rassemblement antijuif tenu depuis le nazisme. L’antisémitisme n’a pas eu besoin du masque de l’antisionisme pour se manifester. Sa nouveauté politique et morale de la conférence de Durban est d’avoir permis l’émergence d’un nouvel antisémitisme affirmé non plus dans les termes du racisme, mais dans ceux des droits de l’homme et de la démocratie. La dénonciation du sionisme comme un nouvel « apartheid » en fut le prétexte. En 1975, sous la pression des États arabes, une motion de l’ONU assimilait le sionisme au racisme. Abrogée en 1991 par la même assemblée générale des Nations Unies, cette idée confondant sionisme et racisme cherche à délégitimer Israël pour le désigner comme un État raciste par nature.

Repenser l’antiracisme

Jusqu’à la conférence de Durban, le racisme était pensé comme le résultat d’une vision hiérarchisée de l’humanité basée sur l’idée d’une inégalité des races humaines ou des groupes qui les composent. L’antiracisme, a contrario, milite donc contre toute vision dénonciatrice d’un groupe humain au nom de son identité ethnique ou religieuse. Or la conférence de Durban a donné à voir l’émergence d’un antiracisme antijuif, d’un anticolonialisme antijuif, d’un anticapitalisme antijuif! C’est au nom du droit des minorités que la minorité la plus constamment persécutée dans l’histoire a été dénoncée ! L’antiracisme mérite donc un réajustement conceptuel pour ne pas être détourné de son sens premier. Si des atteintes aux droits de l’homme sont commises par des agents de l’État d’Israël, elles ne relèvent pas de principes politiques établissant le racisme comme doctrine d’État. L’assimilation à l’apartheid relève de l’imposture propagandiste et de la calomnie politique.

Un regard sélectif

Nombreux sont les peuples qui attendaient une réparation morale pour ce qu’ils ont subi dans l’histoire au nom d’une vision raciste du genre humain. On estime à plus de vingt millions le nombre d’êtres humains déportés comme esclaves aux Amériques ou aux Antilles en deux siècles. La traite des noirs d’Afrique fut autant le fait des négriers arabes que des Européens. Les Tibétains continuent aujourd’hui à être victimes d’un ethnocide mené par la Chine. En Asie, aux Moluques, aux Philippines, c’est au nom du « Jihad » que certains groupes islamistes mènent une guerre d’extermination contre les populations chrétiennes. Il demeure de l’esclavage au Soudan, régi par la Charia, tandis que les populations du Sud Soudan, animistes ou chrétiennes, sont persécutées par le pouvoir. Toutes ces questions ne purent être abordées à la conférence de Durban tant la pression des États arabes ou de leurs ONG avaient fait de la dénonciation du sionisme et d’Israël leur enjeu politique exclusif.

L’antisémitisme au nom des droits de l’homme

La nouveauté de la conférence de Durban a consisté en l’expression et en la diffusion des discours antisémites les plus classiques tenus non pas au nom d’une approche raciste mais bien au contraire au nom de l’antiracisme et des droits de l’homme. Ce renversement pervers du sens des mots s’inscrit dans une stratégie de discours visant à nazifier Israël et à le marquer du sceau de l’apartheid, donc à le présenter comme un État structurellement raciste et donc condamnable voire illégitime. A l’initiative de la commissaire aux droits de l’homme, Mrs Mary Robinson, les États occidentaux se sont opposés à ce dévoiement de l’ONU et de son rôle. Les délégations des USA et d’Israël ont quitté la conférence qui s’est terminée dans la confusion. La notion même de « droits de l’homme » ainsi que les mots qui les définissent se sont trouvés galvaudés par ce piratage sémantique.

Repenser l’antisémitisme

La « nouvelle judéophobie », pour reprendre le mot du philosophe Pierre André Taguieff, est une composante essentielle de l’idéologie islamiste. Par ailleurs, sa nouveauté est aussi d’ordre conceptuel. La haine des juifs n’est plus exprimée au nom d’une théorie de l’inégalité raciale mais au nom de l’attribution, aux juifs et à l’État des juifs, Israël, d’une qualité raciste par nature. Ce renversement permet de positiver la haine antijuive. C’est au nom des droits de l’homme et de l’émancipation du genre humain qu’il faudrait haïr les juifs en tant que peuple ou État raciste. La « nouvelle judéophobie » trouve là son extraordinaire nouveauté.

Une nouvelle vague de judéophobie, d’extension planétaire, se fonde sur un amalgame polémique entre juifs, Israéliens et sionistes fantasmés comme les représentants d’une puissance maléfique. C’est à l’abri de l’anti-sionisme radical que s’exprime le nouvel antisémitisme. A la conférence de Durban, cette précaution rhétorique ne fut même pas de mise.

L’antisémitisme progressiste, un renversement conceptuel

L’occupation de territoires palestiniens et la domination de leur population depuis la Guerre des six jours (1967) a modifié l’image symbolique du juif. Le juif victime s’est transformé en bourreau tandis que sa victime occupe la place symbolique qui était la sienne, ainsi le Palestinien devient le nouveau juif tandis que l’Israélien devient le nouveau nazi. Ce renversement symbolique est à la source de tous les discours, souvent obsessionnels, qui font d’ Israël et du sionisme le cœur du mal planétaire. La fin du monde bipolaire, la fin des illusions idéologiques ont fait de la cause palestinienne la dernière des « justes causes » pour une gauche en perte de repère depuis la fin des mythes tiers-mondistes. L’antimondialisation remet à jour, dans ses outrances idéologiques, un certain nombre de lapsus antijuifs déjà véhiculés par l’antisionisme radical.

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