Al-Qaïda innove dans la Péninsule arabique

En septembre 2009, Al-Qaïda a revendiqué la tentative d’assassinat du prince Mohammed Bin Nayef Bin Abdelaziz, vice-ministre saoudien de l’Intérieur chargé de la lutte contre le terrorisme. Le plus inquiétant dans cet attentat est son mode opératoire particulièrement élaboré, mais tant décrié y compris par les islamistes, et qui pourrait faire école en matière de terrorisme.

En effet, Al-Qaïda dans la Péninsule arabique, comprenant l’Arabie et le Yémen, et théoriquement l’ensemble des monarchies du Golfe, a publié un communiqué revendiquant l’attentat manqué contre le prince Mohammed Bin Nayef, commis dans la nuit du 27 au 28 août 2009, en plein Ramadan. Les sites liés à la mouvance islamiste se sont étalés sur le mode opératoire, qui a réussi à déjouer toutes les mesures de sécurité dans les aéroports yéménite et saoudien empruntés par le kamikaze, Abdallah al-Assiri. Et pour cause, il a bien caché les explosifs dans son conduit anal. Ce qui a été baptisé en Occident par le nouveau mode au « suppositoire explosif ». Pourtant, le ministère saoudien de l’Intérieur a publié, début octobre, un communiqué affirmant « n’avoir pas achevé l’enquête et n’avoir fourni aucune information sur l’opération à aucune partie étrangère. Pour Riyad, tous les commentaires relatifs à cet attentat relèvent des affabulations ».

Bien que le principe du terrorisme ne les a pas émus outre mesure, les islamistes saoudiens ont violemment critiqué le mode opératoire, principalement pour deux raisons : la première, « parce que le kamikaze Al-Assiri a trahi la confiance du vice-ministre qui lui a accordé son pardon en le recevant dans son palais, et en promettant le pardon à ses compagnons basés au Yémen ». Or, à cet égard, Al-Qaïda a justifié, à la mi-septembre, cette « trahison » en se référant à d’autres phénomènes semblables « survenus dans l’histoire de l’islam, à la demande du Prophète, pour qui les fins justifiaient les moyens ».

L’autre raison de la colère des islamistes saoudiens tient au fait que le kamikaze ait utilisé « des moyens qui dépassent l’imagination », des moyens qualifiés d’« inhumains ». Ils s’emportent contre l’utilisation des parties très intimes du kamikaze pour le bourrer et se demandent « comment Al-Assiri a pu supporter les explosifs dans son conduit anal pendant plusieurs dizaines d’heures ? » (depuis son départ du Yémen jusqu’à son arrivée au palais de Djeddah). Al-Qaïda avait en effet bourré Al-Assiri d’explosif par l’anus. Mais là aussi, les djihadistes justifient cette imagination débordante par les nécessités de la mission, et promettent d’autres formes novatrices en la matière.

Des explications peu rassurantes

Les Européens s’inquiètent devant ce mode opératoire très sophistiqué et semblent, à présent, démunis devant un tel scénario, au moment où Al-Qaïda au Maghreb Islamique multiplie les menaces contre le Vieux continent, et plus particulièrement contre la France et l’Espagne. Or, selon un expert dans la lutte antiterroriste (et spécialiste balistique), « ce mode perfectionné du “suppositoire explosif” reste peu dangereux, comme l’a prouvé l’échec de l’assassinat du vice-ministre saoudien ».

En effet, selon notre interlocuteur, « cet échec est dû à l’absence de tout produit métallique pouvant servir d’éclats. Or, l’introduction de métal rend visible l’explosif et met en échec son passage aux portiques de sécurité et de détection de produits illicites. Le prince Mohammed Bin Nayef a donc échappé à la mort puisqu’il n’a été touché que par des éclats en chair ».

Par contre, ajoute notre expert, « la dangerosité d’un tel procédé augmente en fonction de l’environnement. Dans un lieu fermé (ascenseur, cave, souterrain, train, métro ou avion…), ou en présence de produits explosifs extérieurs (usines, canalisations de gaz ou de pétrole, entrepôts de produits chimiques…), la déflagration du “suppositoire explosif” servirait alors de détonateur ».

Pour notre interlocuteur, l’interdiction des téléphones portables sur les avions, pour lutter contre les “suppositoires explosifs” (mise à feu), restera sans effet. Car, dans le cas du kamikaze saoudien Abdallah Al-Assiri, ce n’est même pas lui qui a déclenché sa propre bombe. Sa mission était simplement de s’approcher le plus possible du ministre. L’explosif était certes relié à un dispositif de mise à feu par téléphone, mais le portable d’Al-Assiri lui avait été retiré à l’entrée du palais.

A partir de ce moment (proximité du kamikaze par rapport à sa cible), deux versions sont possibles pour expliquer le déclenchement des explosifs. La première stipule que Abdallah Al-Assiri, comme convenu, a demandé au prince Mohammed Bin Nayef d’appeler ses compagnons au Yémen pour leur proposer son pardon et les convaincre de se rendre et de bénéficier de la clémence du pouvoir. En s’exécutant, le prince aurait indirectement informé les complices du kamikaze que celui-ci se trouvait à proximité de la cible. Ils l’ont alors fait exploser par téléphone. Quant à l’autre version, elle stipule que le vice-ministre a fait déclencher lui-même la bombe, en composant le numéro fourni par le kamikaze, numéro censé être celui de ses compagnons, mais qui correspondait effectivement à la bombe.

Quoi qu’il en soit, notre interlocuteur ne cache pas ses craintes de voir « l’industrie du terrorisme se développer et s’adapter aux mesures de sécurité pour les déjouer ». D’ores et déjà, il ne peut s’empêcher d’évoquer plusieurs explosions qui restent jusque-là énigmatiques. Sans détenir la moindre preuve sur le caractère terroriste ou criminel, il s’aventure à citer les cas d’usines Ceveso et de raffineries qui ont connu des explosions inexpliquées, comme notamment l’usine chimique AZF de Toulouse. De ce point de vu, il ne peut pas non plus écarter l’hypothèse d’un acte terroriste dans la disparition du vol Rio-Paris d’Air France, le 1er juin 2009.

Ironique et moqueur, notre interlocuteur estime que « le risque zéro n’existe pas, surtout en Occident, où la notion de la liberté privée l’emporte systématiquement sur l’indispensable sécurisation ». Et d’ajouter que « les pays européens ont plusieurs longueurs de retard sur Al-Qaïda et sur les pays susceptibles d’user du terrorisme. Ces derniers ont déjà infiltré les milieux issus de l’immigration. Pour mettre tous les atouts de leur côté, les États européens devraient commencer par réaliser des inventaires des plus sérieux et répertorier les moindres suspicions afin de mettre à l’abri tous les postes clés liés à la sécurité des frontières et des sites sensibles. Mais aucun pays ne peut ainsi violer les règles qui les avait lui-même mises en place en matière de démocratie, de liberté et de respect de l’intimité d’autrui ». « Le casse tête est à son début », prévient-il en guise de conclusion.

Chawki Freïha

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