Le président soudanais défie l’ONU et la Cour pénale internationale

Article paru dans Le Monde

C’est un pied de nez, une insulte à la justice internationale. Jusqu’au dernier moment, le président soudanais, Omar Al-Bachir, visé par un mandat d’arrêt émis le 4 mars par la Cour pénale internationale (CPI) qui le poursuit pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité commis au Darfour, a laissé planer le doute sur sa participation au sommet de la Ligue arabe au Qatar, achevé lundi 30 mars. Peut-être avait-il en tête, comme l’affirment certaines sources, de ne pas abandonner Khartoum de peur d’être victime d’un coup d’État durant son absence.

Plus prosaïquement, le président soudanais hésitait surtout à emprunter l’espace aérien international craignant une tentative d’interception. Depuis que la CPI a engagé des poursuites contre lui, Omar Al-Bachir s’est efforcé de voyager, mais seulement dans des pays voisins : Erythrée, Libye, et Égypte, où le Soudan a installé une partie de ses avions militaires, de peur de les voir cloués au sol par d’éventuelles mesures d’interdiction de vol. Voire objet de frappes comme l’avaient envisagé un moment les États-Unis.

En se rendant à Doha, où il a été accueilli à sa descente d’avion par l’émir du Qatar, le président Bachir s’offre le luxe de s’asseoir dans la même assemblée que le secrétaire général des Nations unies, Ban Ki-moon, tout en travaillant à maintenir la coalition anti-CPI sur laquelle il fonde une partie de sa stratégie de survie. En Afrique, où prédomine un ressentiment général contre la juridiction internationale, soupçonnée de pratiquer une justice sévère seulement avec le continent noir, le Soudan peut compter sur des soutiens. Mais ceux-ci tendent à s’effilocher. D’autant que parmi les trente pays africains signataires du traité de Rome, certains envisagent d’adoucir leurs positions.

Parmi les pays arabes, Khartoum peut capitaliser sur une aide plus enthousiaste, même si le front de défense n’est pas aussi uni et solide que le souhaiteraient les Soudanais. Khartoum avait montré de l’impatience juste avant le sommet, en dépêchant un émissaire chargé de pousser la Ligue arabe à exiger l’annulation pure et simple du mandat d’arrêt de la CPI. Lundi soir, le sommet s’est conclu sur une déclaration plus nuancée : « Nous affirmons notre solidarité avec le Soudan et notre rejet des décisions de la CPI concernant le président Bachir. »

Dans un contexte de tensions au sein de la Ligue arabe sur la question iranienne, le Soudan souffre aussi de ses ouvertures vers Téhéran. Le président du Parlement iranien, Ali Larijani, est venu à Khartoum quelques jours après l’annonce des poursuites contre Omar Al-Bachir pour manifester son soutien, à la tête d’une délégation composée de responsables iraniens et syriens, mais aussi de membres du Hezbollah, du Hamas et du Djihad islamique. Sans doute fallait-il voir dans la composition de cette délégation un effort de démonstration à portée symbolique, mais en affirmant que les poursuites contre le président Al-Bachir étaient une « insulte pour tous les musulmans », Ali Larijani a montré la voie d’un durcissement possible.

Au début des années 1990, après le coup d’État militaro-islamiste qui avait porté Omar Al-Bachir au pouvoir, l’Iran avait joué un rôle important au Soudan engagé dans la formation d’une « internationale islamiste », abandonnée depuis. Les autorités soudanaises sont, à présent, bien plus intéressées par les profits pétroliers que par la propagation de l’islam par la violence. Mais elles peuvent utiliser ce précédent pour agiter la menace d’une fuite en avant du régime et arracher, à des partenaires internationaux, plus de bonne volonté pour traiter avec lui.

De la même façon, Khartoum avait décidé de procéder, dès le lendemain des poursuites de la CPI, à l’expulsion de treize organisations non gouvernementales (ONG) internationales, tout en interdisant à trois organisations soudanaises d’opérer. Cette mesure vise la plus grosse opération humanitaire du monde (16 000 personnes, expatriés et soudanais). Au total, 7 610 travailleurs humanitaires (308 internationaux et 7 302 Soudanais) sont affectés par la mesure, selon les comptes de l’organisation Overseas Development Institute (ODI), pour des organismes en charge de plus de la moitié des opérations humanitaires au Darfour.

Il ne reste plus aujourd’hui au Soudan que 80 humanitaires expatriés, chargés de fermer les installations dont ils avaient la charge (quand elles n’ont pas été pillées), ou attendant leur « visa de sortie » indispensable pour quitter le pays. Vingt et un passeports de ces étrangers sont toujours aux mains des autorités, alors que Khartoum exige des représentants d’ONG présents le paiement d’environ 30 millions d’euros pour « solde de tout compte ».

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