Il faut croire Ahmadinejad sur parole

Par Rémi Brague, professeur de philosophie médiévale à l’Université de Paris I Panthéon-Sorbonne.

Chrétien, je partirai d’une phrase bien connue du Sermon sur la Montagne. Elle est faite pour choquer l’auditeur, et elle y a d’ailleurs réussi : « Aimez vos ennemis. » Trop souvent, l’on commet un contresens et l’on comprend : faites comme si vous n’aviez pas d’ennemis, bercez-vous du rêve d’une bienveillance universelle, croyez que tout le monde vous aime. C’est plus confortable. Et cela veut dire au fond : imaginez-vous que vous êtes dignes d’être aimés.

La première manière, la plus élémentaire, d’aimer son ennemi est de le respecter. Et donc d’accepter qu’il soit votre ennemi, d’admettre qu’il vous hait. C’est seulement une fois qu’on aura pris acte de l’inimitié de l’autre que, non certes sans effort, on pourra éventuellement l’aimer. Cela consistera en une certaine manière de le traiter avec humanité, d’être prêt à lui accorder le pardon s’il le demande, et de notre côté à réformer ce qui en nous peut donner des raisons de nous haïr ou de nous mépriser – et qui est entièrement digne d’être aimé et honoré ? Mais tout ceci est un exercice de haute école…

Commençons donc par plus modeste : le premier pas dans le respect de l’adversaire est de le prendre au sérieux. Et de prendre au sérieux ce qu’il dit. De lui faire l’honneur de croire qu’il pense ce qu’il dit. La Corée du Nord vient de le montrer : son chef voulait l’arme atomique, et le disait. Il l’a obtenue.

Il n’est pas question de mettre sur le même plan sans précautions l’Iran d’aujourd’hui et l’Allemagne des années 1930, Ahmadinejad et Hitler. Démoniser son adversaire en le traitant de nazi est une manœuvre trop facile et trop fréquente. Il ne m’appartient pas de me prononcer sur la nature profonde du régime iranien.

Il ne s’agit pas non plus de mépriser un peuple qui a produit Avicenne, Razi, Al-Ghazali et tant d’autres. Encore moins de proposer une politique, ce pour quoi je n’ai nulle compétence. Mais il faut à tout le moins juger les dirigeants iraniens sur ce qu’ils disent eux-mêmes.

Il est en effet un point sur lequel le parallèle avec le nazisme peut nous aider : les intentions criminelles de Hitler avaient été formulées noir sur blanc, des années avant la prise du pouvoir, dans Mein Kampf. A l’époque, peu nombreux étaient ceux qui l’avaient lu, et encore moins nombreux ceux qui l’avaient pris au sérieux.

Le président de l’Iran actuel dit et répète publiquement ce qu’il veut : de l’uranium enrichi. Il dit et répète publiquement ce qu’il souhaite : la disparition de l’Etat d’Israël. Est-ce faire preuve de soupçons excessifs que de penser que les deux pourraient avoir quelque lien ? Que le premier pourrait servir à la seconde ? La négation du passé de la Shoah servirait-elle à en préparer la répétition future ?

Trop souvent les gens « raisonnables » considèrent ce genre de déclarations comme des rodomontades. Elles seraient avant tout à usage interne, serviraient à souder dans un rêve de grandeur et contre une victime toute désignée un peuple las de vingt ans de dictature de la clique des mollahs. Elles seraient une manoeuvre dans une négociation avec l’Occident dans laquelle, comme toujours, il faut enfler la voix, demander tout pour obtenir un peu.

Il y a sans doute du vrai là-dedans. Mais jusqu’où ? Car, avant la seconde guerre mondiale, on entendait aussi des choses de ce genre. Le chancelier Hitler s’est servi de l’antisémitisme du peuple allemand pour se faire élire ; une fois au pouvoir, il va s’empresser d’oublier ces absurdes slogans…
Personne ne peut savoir avec certitude si Ahmadinejad pense ce qu’il dit et s’il le fera quand il le pourra. Certains veulent lui laisser le droit de jouer avec l’idée de détruire un État – avec ses citoyens. Il me semble pour ma part à la fois prudent et plus honnête de le prendre au sérieux.

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